J'ai rédigé cet article sur mon documentaire Amants des hommes à la demande des l'équipe des Les toiles roses, il retrace toute l'aventure du film, de son projet à sa réalisation.
Il est également disponible en deux parties sur le site des Toiles Roses : Ici


Amants des hommes

Mon intérêt pour l’histoire et en particulier la période touchant à la seconde guerre mondiale fut un des éléments qui me conduisirent à la réalisation documentaire. Face à l’horreur des camps, de l’holocauste, se mêlaient ma passion de l’histoire, et mon combat contre toute forme d’intolérance.
Participer à un travail de mémoire en transmettant l’histoire de l’holocauste, c’était mettre en évidence le lien, souvent nié, entre la haine qui a conduit à l’extermination des millions d’individus, et le racisme, sous toutes ses formes, tel qu’on le connaît aujourd’hui.
Pourtant le projet de réaliser un documentaire sur la déportation homosexuelle ne date que de 2002.
Jusqu’alors je ne m’étais pas intéressée à ce drame qui toucha ma communauté. La déportation des homosexuels par les nazis avait été citée dans certains de mes cours d’histoire (je me rends compte à présent que j’ai eu de bons professeurs…), je connaissais le symbole du triangle rose visible dans toutes les plaquettes pédagogiques représentant les différents symboles utilisés pas les nazis pour distinguer les catégories de déportés en fonction du motif de leur incarcération (étoile jaune pour les juifs, triangle rouge pour les politiques, marron pour les tziganes, rose pour les homosexuels…). Même si je n’en connaissais pas tous les détails, je savais donc que les homosexuels avaient été persécutés par les nazis, et je n’imaginais pas que cela pu être contesté.
Je ne pris conscience du réel état des lieux de la reconnaissance de la déportation homosexuelle en France que suite à la déclaration de Lionel Jospin en 2001, et aux réactions qui suivirent.

«Il est important que notre pays reconnaisse pleinement les persécutions perpétrées durant l'Occupation contre certaines minorités - les réfugiés espagnols, les Tziganes ou les homosexuels. Nul ne doit rester à l'écart de cette entreprise de mémoire.»
Lionel Jospin, 2001

Ces réactions sont de deux natures; la surprise : la France semblait découvrir l’existence d’une déportation homosexuelle ; et le rejet, souvent haineux, d’une telle reconnaissance, rejet provenant même d’anciens déportés mêmes (juifs, politiques…) qui non seulement niaient la réalité de la déportation des homosexuels, ou pire encore, niaient que cela fût un crime.
La vision individuelle de l’homosexualité parasitait le devoir de mémoire, la déportation homosexuelle était niée parce la notion même d’homosexualité était rejetée. L’homophobie collective avait provoqué l’enterrement du devoir de mémoire.
C’est à ce moment là que j’ai commencé à faire des recherches approfondies sur le sujet, et ma méthode de travail était dans cette première phase très universitaire : lectures d’ouvrages, recherches d’archives, de témoins, cadre précis du motif de la persécution des homosexuels (motif, temps, nombre d’individus touchés, pourquoi seulement dans les territoires annexés au Reich) reconnaissance de cette déportation en France et en Europe, témoins connus et le travail des associations LGBT (je cite à ce propos l’excellent site des Triangles roses qui regroupe nombre d’informations et de documents sur le sujet : Triangles roses).
Pour réaliser un film historique, il me fallait tout d’abord endosser l’habit d’une historienne, d’une chercheuse. La déportation homosexuelle était encore niée, Pierre Seel était encore traité de mythomane, tout ce qui allait être dit dans mon film, tout ce que j’allais montrer devait être vérifiable, et provenir de sources fiables, il ne fallait pas laisser de place à l’erreur.

Au cours de mes recherches, je me souviens de ma consternation à la lecture d’articles de presse retraçant le déroulement de cérémonies du souvenir de la déportation où les associations gay étaient au mieux parquées derrière des grilles et priées d’attendre la fin officielle de la cérémonie pour pouvoir rendre un hommage aux homosexuels persécutés, dans certain cas repoussées violemment par les forces de l’ordre, ou encore agressées verbalement et physiquement par quelques anciens déportés ou anciens résistants.
Je me souviens surtout des larmes qui me montaient aux yeux à la lecture de ces événements, des insultes proférées : « On devrait rouvrir les fours pour eux » (Cérémonie du souvenir 1985, Besançon).
L’homophobie, les insultes, voire même les coups, face à des racistes affichés, à des militants d’extrême droite ; quand on est homosexuel on s’y attend, on s’y prépare. Mais émanant d’individus qui ont eux-mêmes été martyrisés en raison de leur identité (qu’elle soit religieuse ou politique), cette homophobie là fait plus mal, est plus intolérable, parce qu’elle surprend là où on ne l’attend pas.
Loin de moi l’idée de généraliser ce comportement à tous les anciens déportés et d'opposer gays et déportés/résistants. Je ne rapporte ici que quelques faits réels dont il me semble important de faire mention parce qu’ils révèlent jusqu’où l’homophobie peut se nicher. Cependant, j’ai au cours de mon travail sur Amants des hommes rencontré nombre d’anciens déportés et d’associations qui se joignent aux associations homosexuelles pour une reconnaissance de toutes les persécutions.
Dans ma recherche d’archives, de documents, j’ai également pu constater la quasi inexistence d’œuvres traitant de la déportation homosexuelle. Quelques livres, dont le récit de Pierre Seel sur lequel je m’appuie dans mon documentaire : Moi Pierre Seel, déporté homosexuel, et l’incontournable Les oubliés de la mémoire de Jean Le Bitoux), et seulement deux films, une fiction : Bent de Sean Mathias et un documentaire : Paragraph 175 de Robert Epstein. Mais aucun film traitant de la question de la déportation d’homosexuels à partir du territoire français.

Je pris rapidement la décision de réaliser mon documentaire au cours d’un DESS de réalisation documentaire à Poitiers. Si cela présentait quelques inconvénients (moins de moyens humains et financiers…) cette solution avait l’avantage de la rapidité car le film serait nécessairement achevé au plus tard à la fin de mon cursus, c'est-à-dire fin 2004. Le DESS me donnait les moyens suffisants pour me lancer, m’obligeait à commencer presque immédiatement la réalisation. En effet, l’urgence se faisait sentir, je voulais réaliser un entretien de Pierre Seel et celui-ci avait déjà presque 80 ans.
J’ai donc postulé et été admise au DESS Réalisation Documentaire de Poitiers avec un projet de film sur la déportation homosexuelle.

Dès mes premiers travaux pour la réalisation d’Amants des hommes j’ai été confronté à un problème qui sera récurrent tout au long de l’élaboration de mon documentaire : l’absence d’éléments pour l’élaboration du film.
En effet, l’homophobie individuelle et officielle a si bien fonctionné après la guerre, qu’il ne subsiste que très peu d’éléments sur la déportation homosexuelle en France (Pierre Seel raconte lui-même très bien de quelle manière on a refusé de l’inscrire sur les listes comme ancien déporté « homosexuel »).
Il est important de rappeler que jusqu’en 1981, l’homosexualité était répréhensible par la loi et se déclarer déporté homosexuel, c’était prendre le risque d’encourir des sanctions judiciaires. Il n’existe donc qu’un seul témoin : Pierre Seel, qu’un seul récit, et les documents de son arrestation et de son envoi au camp de Shirmeck. Il est par ailleurs extrêmement difficile (voir même impossible) de filmer dans un camp de concentration, ou d’avoir accès à ses archives.
Le manque de documents renforça pour moi la nécessité de faire un film, il fallait, il faut encore, diffuser la parole de Pierre Seel et parler de la déportation homosexuelle avant que celle-ci ne soit définitivement effacée.
Mais le problème se posa rapidement : comment réaliser un film avec si peu d’éléments, sans archives ?
Et surtout, comment arriver à traiter dans un même film de la question historique de la déportation homosexuelle, et de celle encore d’actualité de l’homophobie ?

En prélude à Amants des hommes j’ai tout d’abord réalisé un documentaire sonore, Les clandestins de la mémoire, qui traitait également de la déportation homosexuelle. A travers ce documentaire sonore, j’avais décidé de traiter le passé par le présent, c'est-à-dire d’aborder la déportation homosexuelle à travers la question de sa reconnaissance, en mettant en relation déportation et combat des associations gay, la déportation d’hier et le rejet d’aujourd’hui.
Pour la réalisation de ce documentaire sonore, je suis entrée en relation avec l’association Poitevine « En Tous Genres » et plus particulièrement avec son chargé de communication de l’époque, Bruno Gachard, qui était également le délégué régional du Mémorial de la déportation homosexuelle.
Ma rencontre avec Bruno Gachard, est sans doute une des rencontres les plus importantes de mon film. Militant de la première heure (AIDS, Mémorial de la déportation homosexuelle, En Tous Genres), malade du SIDA… c’est un homme engagé et lucide, luttant contre toutes les formes discriminations. Il a tout de suite accepté de participer à mes projets, et il intervient donc à la fois dans Les clandestins de la mémoire et dans Amants des hommes
La structure que j’ai mise en place pour Les clandestins de la mémoire se retrouve dans Amants des hommes l’un comme l’autre mêlent extraits littéraires (le passé) et entretiens avec des militants gays (le présent), le tout agencé par un montage très strict, propre au sujet.

C’est durant la réalisation de Les Clandestins de la mémoire que j’ai pris contact pour la première fois avec Pierre Seel au moyen une longue lettre lui expliquant l’importance d’un documentaire sur la question française de la déportation homosexuelle et l’importance de sa participation, seul témoin français à avoir osé témoigner, dans ce film.
Depuis son témoignage en 1989, le combat de Pierre Seel fut des plus actifs : manifestations, commémorations, rencontres, débats... partout où il fallait être, il était là. Cependant je me souvenais que lors de sa participation au documentaire Paragraph 175 de Rob Einstein, il rudoyait quelque peu son interlocuteur, en lui signifiant que la déportation n’était pas un sujet pour le cinéma. Je craignais donc une réponse négative de sa part.

La réponse est arrivée quelques jours plus tard, très ému par ma lettre et touché par ma démarche, Pierre Seel m’a recontacté par téléphone.
Cette conversation téléphonique fut un des moments forts du travail sur mon film, elle dura plus de deux heures, durant lesquelles Pierre Seel s’ouvrit à moi dans une confiance qui m’étonne encore aujourd’hui.
Il était très enthousiasmé par mon projet, comme je pense par tout projet lié à la déportation homosexuelle, mais il était au regret de devoir décliner mon offre.
Agé de plus de 80 ans à l’époque et gravement malade du cancer, il n’avait plus la force physique de participer à mon projet, et il ne voulait pas apparaître à l’écran aussi abîmé par la maladie qu’il l’était.
Il souhaitait néanmoins que je puisse transmettre son témoignage, et il m’a alors autorisé et encouragé à me servir de son livre autobiographique Moi Pierre Seel, déporté homosexuel en substitution de son entretien.
Puis, il me parla beaucoup de lui, de son expérience du camp, de sa vie après la guerre, de son rejet, de sa honte, puis de son combat pour la reconnaissance de son histoire et de l’existence de la déportation homosexuelle.
Il me parla aussi de sa famille, de son ami, de l’importance de la religion dans sa vie. et enfin de l’attente de la mort. À l’époque il semblait évident pour Pierre qu’il ne lui restait plus que quelques mois, et il préparait déjà ses funérailles. Son acceptation et sa sérénité face à la mort si proche m’avaient alors émue aux larmes.
Durant l’année, il m’a recontactée par deux fois, la conversation a toujours pris une tournure personnelle, sur l’évolution de sa maladie, sur l’aggravement de son état, sur ses proches… Très affaibli, il m’ a fait savoir lors de notre dernière conversation qu’il ne pourrait sans doute plus me téléphoner. Je n’ai plus eu de ses nouvelles jusqu’à l’annonce de sa mort en novembre 2005.

Désormais, à l’absence de documents, d’archives, s’ajoutait l’absence du seul témoin existant.
Je me retrouvais les mains vides pour réaliser mon film.

J’ai alors décidé de m’éloigner du film dit « historique » pour contourner mon manque de matière.
J’allais traiter le passé par le présent, évoquer la déportation des homosexuels, l’absence de reconnaissance, par le combat d’associations et de militants LGBT pour faire reconnaître l’existence de la déportation des homosexuels et pour se faire accepter, et inviter, par l’Etat, les associations d’anciens déportés, lors des commémorations officielles.
J’ai donc suivi à Poitiers l’association En Tous Genres, emmenée par Bruno Gachard, durant toutes leurs démarches, jusqu’à la journée officielle de la commémoration de la déportation (qui se tient tous les ans le dernier dimanche d’avril), où ils furent officiellement invités en tant qu’association LGBT au nom des déportés homosexuels, dès lors qu’ils ne portaient pas de signe distinctif, cette journée étant consacrée à la mémoire de toutes les déportations, pas d’une en particulier.
Cette année-là, et bien que les déportés homosexuels ne furent pas cités lors du discours officiel, un accueil de la part de la Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes et une invitation officielle (Mairie, Préfecture) était pour l’association une victoire régionale. Bien entendu, au niveau national tout restait à faire, dans de nombreuses villes de France les associations homosexuelles étaient toujours priées d’attendre la fin de la cérémonie et le départ des officiels pour déposer une gerbe au nom des homosexuels déportés.

J’ai accumulé ainsi des heures de rushes : réunion, apéro-débats, cérémonies… Et en visionnant toutes ces heures d’enregistrement, je me suis aperçue que j’avais perdu mon film : du film d’histoire militant, je me retrouvais avec un simple enregistrement télévisuel d’actions d’associations LGBT.
Il me fallait repartir de zéro, revenir à mon projet initial, mais je me retrouvais de nouveau sans matière. Je n’avais alors à ma disposition que le livre Moi Pierre Seel, déporté homosexuel que Pierre Seel m’avait encouragée à utiliser, et des militants gay engagés dans la lutte pour la reconnaissance de la déportation homosexuelle.
Un livre, un témoignage : le passé
Des militants : le présent.
Deux paroles en somme.
Mais comment faire tenir tout un film avec seulement de la parole ?
Encouragée dans cette voie par des professeurs de mon DESS, je suis revenue à la structure de mon documentaire sonore : alterner des lectures d’extrait de la biographie de Pierre Seel et des entretiens avec des militants gays, et ainsi mêler passé et présent, le nazisme et l’homophobie.
Les extraits de l’ouvrage de Pierre Seel seraient lus par ces mêmes militants gays, ce qui permettrait encore davantage la confrontation entre le passé et le présent.

Il me fallait sélectionner des extraits du livre de Pierre Seel qui porteraient avec le plus de justesse sa parole au sein de mon film. Moi Pierre Seel, déporté homosexuel est un livre vaste, à l’image de la vie de Pierre, de son arrestation par la gestapo à son enrôlement de force dans l’armée nazie, en passant par sa déportation au camp de déportation de Schrimek. Je ne pouvais bien entendu pas tout raconter dans mon film, ce n’était d’ailleurs pas le propos, je ne voulais sélectionner que des extraits relatant son expérience de la déportation, et cela représentait déjà une majeure partie de son récit.

Les épisodes de lecture allaient servir de pierre angulaire à mon film, il fallait donc qu’ils forment à eux seuls une narration.
Si Pierre Seel avait pu intervenir dans mon film, je lui aurais entre autre demandé de me faire le récit de son arrestation et de sa déportation, j’ai donc sélectionné des extraits de son ouvrage en ce sens. A partir de plusieurs extraits choisis à divers moments du livre, j’ai reconstitué la narration de son expérience des camps, de son arrestation par la Gestapo à la mort de son ami Jo.

Pour le choix des intervenants, j’ai demandé à trois militants gays que j’avais connus et suivi pendant mon année de travail d’intervenir dans mon film. Je les ai choisis pour la valeur de leur engagement dans le travail de mémoire et dans la lutte contre l’homophobie, mais également pour les différentes paroles qu’ils pouvaient porter, chacun appartenant en effet a une ou plusieurs associations gay. Ils s’exprimaient donc à la fois en leur nom propre, mais aussi au nom des associations qu’ils représentaient à l’époque
Bruno Gachard pour le Mémorial de la Déportation Homosexuelle
Christophe Malvault pour En Tous Genres
Norbert Vincent pour le Collectif Toutes Les Différences

A travers ces entretiens, je voulais bien sur aborder la question de la mémoire de la déportation homosexuelle, mais également toucher le deuxième sujet du film : l’homophobie. Des hommes et des femmes sont encore aujourd’hui torturés et tués pour leur orientation sexuelle. Durant l’année de réalisation de mon documentaire, un jeune homosexuel, Sébastien Nouchet, fut brûlé vif par ses voisins.
Du nazisme à l’homophobie d’aujourd’hui, les moyens des bourreaux et la masse d’individus persécutés changent, mais le sentiment primaire, la haine de l’autre, l’homophobie, reste le même
Dévoré vivant par des chiens en 1944, brûlé vif par ses voisins en 2004, 60ans d’écart, une haine intacte.

Dans les entretiens, chacun de mes personnages rythmait en quelque sorte le jeu. Celui de Norbert Vincent fut le plus bref, il revenait quelques jours plus tôt du mariage homosexuel célébré à la mairie de Bègles où il s’était rendu avec son autre association : Les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence qui ont tenu tête à plus de 200 contre-manifestants scandant des slogans et des insultes homophobes. L’entretien allait donc dans ce sens : lié à l’actualité et à l’homophobie. Au contraire l’entretien avec Christophe Malvault prit un caractère plus historique. Lorsque j’écoutais Christophe s’exprimer sur la déportation homosexuelle, lors de réunions publiques, de conférences de presse, il résumait toute ma pensée sans le savoir, tout ce que je voulais dire et démontrer dans mon film, il l’énonçait clairement en quelques phrases, et il en fut de même lors de l’entretien que j’ai réalisé pour Amants des hommes. Et si cet entretien fut le moins personnel, il est en revanche le plus riche sur le devoir de mémoire, sur le lien entre la reconnaissance de la déportation des homosexuels sous le nazisme et la lutte contre l’homophobie aujourd’hui.
L’entretien avec Bruno Gachard fut celui le plus chargé émotionnellement, il dura presque deux heures au cours desquelles Bruno parla tour à tour de la déportation homosexuelle, de la lutte contre l’homophobie, de son parcours d’homme et de militant, et sur un registre plus personnel : du SIDA… et de son SIDA.
Il me semble que l’on retient de l’entretien de Bruno, tel que je l’ai monté dans mon film, deux éléments : la reconnaissance de la déportation homosexuelle au nom de la reconnaissance de la vérité historique et de l’égalité entre les hommes, un accès à la mémoire pour tous, une même loi pour tous ; et le lien qu’il établi entre le SIDA et la déportation :

« Le SIDA c’est aussi un peu notre déportation à nous (...) on s’adresse à des jeunes, moi en premier, qui ont vécu les camps des sidatoriums des hôpitaux, qui ont vécu des cimetières tous les deux jours lorsque les copains tombaient, qui ont vécu des crématoriums pendant des semaines et des semaines. »

Lors du montage de mon documentaire, cette comparaison suscita de vives réactions chez quelques personnes à qui je montrais mes premiers montages, certaines me suggérant même de me livrer à l’autocensure au son des « quand même, on ne peut pas dire ça », et des « c’est excessif, il faut plus de respect » etc, etc.
Je savais que Bruno ne comparait pas les camps et la déportation au SIDA, il s’agissait pour lui de faire une comparaison choc destinée à faire ouvrir les yeux sur la réalité de l’histoire homosexuelle, qui a, elle aussi, sa part de drame. Je soutenais Bruno dans sa démarche et j’en assumais pleinement la responsabilité en incluant cette séquence dans mon montage définitif.
Pour contredire les « frileux » qui au nom du respect me demandaient de censurer un propos, mon film fut vu par la suite par plusieurs anciens déportés, par plusieurs de leurs descendants, et aucun d’entre eux ne s’est offusqué de la comparaison faite par Bruno. Au contraire, je crois qu’ils en ont saisi la portée dramatique et militante.

Amants des hommes est construit sur les mots et la perception de la parole donnée, il s’éloigne de toute monstration : pas de scènes évoquant la torture, pas d’images de crimes homophobes. La parole est à la base de tout, les choix cinématographiques ont pour but d’accompagner cette parole, de permettre de la recevoir et d’en percevoir la portée.
Ainsi le cadrage se veut répétitif, il est reconduit de manière identique d’un personnage à l’autre, sans échappée possible
De la même manière, le montage obéit à une structure très stricte. Les entretiens et les lectures sont uniquement entrelacés de plan de nature vide et de texte de loi, sans aucun ajout de musique, juste une sonorité faible et sourde.
Le tout donne à l’ensemble une austérité revendiquée. Je souhaitais ainsi ne pas laisser de répit au spectateur, ni lui alléger l’écoute de l’horreur que vécut Pierre Seel par exemple. Seuls les plans de nature étaient destinés à le laisser « souffler » au milieu de ce flux de parole.

Pour achever la post-production d’Amants des hommes, j’ai eu la chance d’être rejointe par des professionnels de l’audiovisuel qui collaborèrent bénévolement à mon projet.
Ce fut tout d’abord Laurent Baraton, ingénieur du son, qui touché par mon projet et mon travail, se proposa pour réaliser le mixage de mon documentaire. Puis à sa suite, ce fut la monteuse Marie-Jo Aiassa qui, après avoir visionné Amants des hommes, m’offrit d’en réaliser l’étalonnage.
La valeur et la confiance qu’ils ont vues dans mon travail fut pour moi un véritable soutien et encouragement, d’autant plus important lors des périodes de doutes que l’on traverse pendant la création d’un film.

Une des principales vocations d’Amants des hommes était de participer à un travail de mémoire, pour cela il fallait qu’il soit vu, et non qu’il termine sa vie sur une étagère comme beaucoup de films autoproduits.
Une fois le film terminé, il fallait donc réussir à le diffuser, et c’est en ce domaine que l’autoproduction montre ses limites, surtout pour un premier film, réalisé en vidéo, et au sujet si peu conventionnel.
Comment faire donc, sans producteur, sans distributeur, sans contacts, sans carnet d’adresse, sans même savoir à qui s’adresser ? Pour commencer j’ai proposé Amants des hommes à divers festivals de films. Le premier à le sélectionner fut un festival à thématique LGBT : le Festival du film gay et lesbien de Bruxelles. Cette première projection fut un succès, Amants des hommes, bien que projeté au milieu de courts-métrages de fiction, reçu une belle ovation du public.
Après le festival de Bruxelles, la réputation d’Amants des hommes fit son chemin toute seule, c’est ainsi qu’il fut demandé par le festival LGBT de Turin, par le Centre Universitaire de Padova, par le festival de San Gio, par le festival Question de genre de Lille, et par la Muestra internationale GLBT de Valladolid Il fut également sélectionné par le festival Images-nation de Montréal, par le festival Droits de la personne de Montréal, par le festival Queer de Florence, le festival Désir désirs de Tours, le festival Lesgaicinemad de Madrid, LGBT de Dublin, Bleu Blanc Rose de Montpellier, De l’encre à l’écran de Tours.
Amants des hommes fut donc sélectionné et trouva un public autant dans des festivals LGBT que cinéphiles, lui évitant ainsi de devenir un film « ghetto ».

Néanmoins , l’austérité, la volonté didactique et militante de mon film lui fermèrent plusieurs portes. Hors milieu gay, on peut aisément comprendre pourquoi… mais ce fut également le cas dans des festivals gays.
Je compris pourquoi lors d’un de mes déplacements à une des projections, où on me confia qu’il était de plus en plus difficile de voir des films comme Amants des hommes dans des festival gays, les programmateurs préférant de plus en plus occulter les sujets liés à la mort, préférant des films de fiction véhiculant une image plus positive (fête, sexe, histoire d’amour…).
Exit donc la déportation homosexuelle, l’homophobie, le SIDA…
J’étais choquée, mais peu étonnée, on retrouve fréquemment cette manière de penser dans le milieu gay, qui sans surprise est de nouveau la première communauté touchée par le VIH.

Parallèlement, suite à la réalisation d’Amants des hommes, l’association En Tous Genres décida d’organiser à Poitiers les « Journées thématiques de la déportation homosexuelle » qui proposaient une exposition, la représentation de la pièce Bent, la projection du téléfilm Un amour à taire et d’Amants des hommes, suivie d’un débat. Ces journées thématiques furent également un succès, le public, tant homosexuel qu’hétérosexuel, était au rendez-vous.

Ainsi de festivals en festivals, Amants des hommes a été vu à travers le monde, de sa sortie, jusqu’à aujourd’hui.

Puis, suite à la mort de Pierre Seel en novembre 2005, j’ai été contacté par Pink TV qui souhaitait programmer Amants des hommes pour une soirée hommage. Il fut donc diffusé en prime time le 3 janvier 2006, puis rediffusé encore sept fois après cette soirée.
Même si Pink Tv n’est qu’un petite chaîne câblée (bien que célèbre par son contenu) loin des grandes chaînes hertziennes à fort audimat, avec cet achat par une chaîne de télévision, Amants des hommes achevait un parcours encore trop rare pour les films « hors-circuit » : sélections en festival et diffusion tv.

La même année, Amants des hommes fut édité en DVD par le collectif La famille digitale, jeune maison d’édition qui a pour volonté d’éditer, diffuser et distribuer des œuvres audiovisuelles réalisées en dehors des circuits industriels de production.
Depuis, Amants des hommesa donc continué à être sélectionné dans divers festivals, et il a également été acquis par le Centre Commémoratif de l’Holocauste de Montréal. Cet achat représenta presque pour moi une consécration. En réalisant un film sur la déportation des homosexuels je voulais participer à un devoir de mémoire collectif, et non pas participer à des luttes partisanes entre groupes d’anciens déportés. L’achat par un centre historique spécialisé sur la mémoire de l’holocauste, représentait donc pour moi une validation de mon travail.

Porter et diffuser ce documentaire fut pour moi un véritable travail, long et fastidieux. Bien que je consacre désormais l’essentiel de mon temps et de mon énergie à la réalisation de nouveaux projets, j’essaie toujours de trouver des fenêtres de diffusions pour Amants des hommes, et de le distribuer le plus largement possible.

À l’époque de la diffusion d’Amants des hommes, on parlait beaucoup de la déportation des homosexuels. C’était en effet l’anniversaire de la libération des camps, et les associations LGBT en profitaient pour porter la question de la déportation homosexuelle dans le débat public, et parallèlement, la diffusion sur une chaîne nationale en prime time du téléfilm Un amour à taire amena enfin cette partie occultée de l’histoire dans beaucoup de foyers français.

Et depuis, plus rien, ou presque, l’intérêt des médias s’est éteint, la mémoire semble s’effacer de nouveau.

Dans son entretien pour le documentaire Paragraph 175, Pierre Seel confiait : « Si je ne parlais pas, j’étais complice de mes bourreaux, des bourreaux de Jo »

Pour moi, diffuser Amants des hommes, c’est avant tout diffuser une parole, une mémoire, pour que ne soient oubliés ni les victimes, ni les bourreaux